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Interview de Naully Nicolas de GERESO Édition : Guérill-iA : une stratégie pour aider les PME à reprendre l’initiative face à l’intelligence artificielle

Bonjour Naully, vous êtes consultant digital depuis 20 ans et auteur de « Guérill-iA : Pourquoi et comment les PME peuvent et doivent utiliser l'IA ». Qu’est-ce qui vous a conduit, dans votre parcours, à rapprocher des penseurs comme Clausewitz, Machiavel ou Sun Tzu de la réalité très concrète des petites et moyennes entreprises face à l’IA ?

Pendant longtemps, on a présenté l’intelligence artificielle comme une affaire de grandes entreprises, avec des budgets énormes, des équipes spécialisées et des projets très lourds. Or, sur le terrain, j’ai observé l’inverse. Les petites entreprises avancent souvent plus vite parce qu’elles prennent des décisions rapidement, testent davantage et restent proches de leurs clients.

C’est ce qui m’a ramené vers des auteurs comme Sun Tzu, Clausewitz ou Machiavel. Tous parlent finalement de la même chose : comprendre son environnement, utiliser intelligemment ses ressources et éviter les affrontements inutiles. Une PME ne gagnera jamais en copiant les méthodes d’un grand groupe. En revanche, elle peut tirer parti de sa rapidité, de sa proximité avec le terrain et de sa capacité à changer vite.

Le livre est né de cette idée simple : l’intelligence artificielle n’est pas seulement une question de technologie. C’est aussi une question de stratégie, d’organisation et d’état d’esprit.

Vous parlez de transposer les principes de la guérilla au numérique : observer le terrain, exploiter l’asymétrie, frapper avec précision. Pour une PME de 20 à 50 personnes, à quoi ressemble très concrètement cette « guérilla » au quotidien, et en quoi se distingue-t-elle des approches classiques de transformation digitale ?

La différence principale, c’est que la « Guérill-iA » ne commence pas par un grand plan de transformation sur trois ans. Elle commence par un problème concret.

Une PME peut par exemple utiliser l’intelligence artificielle pour répondre plus vite aux clients, rédiger des propositions commerciales, gagner du temps sur l’administratif ou préparer des contenus marketing. Ce sont souvent de petites améliorations, mais répétées chaque semaine, elles changent profondément l’efficacité de l’entreprise.

Les approches classiques cherchent souvent à tout structurer avant d’agir. Les PME n’ont pas ce luxe. Elles doivent tester rapidement, mesurer ce qui fonctionne et abandonner le reste sans perdre de temps.

Cette logique ressemble beaucoup à la guérilla : on avance par mouvements courts, on apprend en permanence et on utilise au maximum le terrain plutôt que la force brute.

Dans le livre, vous insistez sur l’observation du terrain avant toute initiative IA. Pourriez-vous nous décrire une méthode simple, issue de vos checklists ou templates, qu’un dirigeant de PME pourrait appliquer dès demain pour cartographier ses opportunités IA sans tomber dans le buzzword ou la surpromesse des fournisseurs ?

Je conseille souvent une méthode très simple en trois questions.

D’abord : quelles sont les tâches répétitives qui font perdre du temps chaque semaine ? Ensuite : quelles sont les tâches qui demandent beaucoup d’énergie mais peu de valeur réelle ? Enfin : où les équipes perdent-elles du temps à chercher de l’information ou à reformuler les mêmes choses ?

À partir de là, on identifie deux ou trois usages très ciblés. Par exemple la rédaction d’e-mails, la préparation de comptes rendus, la création de contenus ou le support client.

L’erreur fréquente consiste à vouloir “faire de l’IA” avant même d’avoir identifié un besoin réel. Une PME n’a pas besoin d’un grand discours sur l’innovation. Elle a besoin de résoudre un problème concret dès cette semaine.

C’est aussi pour cela que j’insiste beaucoup sur l’expérimentation rapide plutôt que sur les promesses théoriques.

Vous évoquez l’asymétrie comme un atout des PME face aux grands groupes. Pouvez-vous partager un cas réel chiffré, tiré de votre expérience ou du livre, où une petite structure a utilisé l’IA de manière ciblée pour reprendre l’initiative et dépasser des concurrents beaucoup mieux dotés en ressources ?

J’ai accompagné une petite structure qui avait très peu de moyens marketing mais une excellente connaissance de son secteur. L’équipe utilisait l’intelligence artificielle pour accélérer la création de contenus, préparer des réponses commerciales plus rapidement et améliorer son suivi client.

En quelques mois, le temps consacré à certaines tâches administratives et rédactionnelles a été réduit de près de moitié. Cela a permis à l’entreprise de se concentrer davantage sur la relation client et le développement commercial.

Le point intéressant, c’est que les concurrents plus importants disposaient de davantage de ressources, mais avançaient beaucoup plus lentement à cause de leur organisation interne. La petite structure, elle, pouvait tester une idée le matin et l’appliquer dès l’après-midi.

C’est exactement ce que j’appelle l’avantage asymétrique des PME.

L’un des nerfs de la guerre reste la sécurisation des données. Comment une PME, souvent sans DSI ni juriste interne, peut-elle structurer une « hygiène data » minimale mais robuste pour exploiter l’IA (internes, fournisseurs, cloud, outils SaaS) sans mettre en danger ses actifs stratégiques ?

La première règle est simple : ne jamais commencer par les données les plus sensibles.

Une PME peut déjà obtenir beaucoup de résultats avec des contenus publics, des documents internes non critiques ou des informations anonymisées. Il faut avancer progressivement.

Ensuite, il est important de définir des règles simples et compréhensibles par tous. Quels documents peuvent être utilisés ? Quels outils sont autorisés ? Quelles informations ne doivent jamais être copiées dans un service externe ?

Beaucoup d’entreprises pensent que la cybersécurité est uniquement une affaire technique. En réalité, c’est surtout une question de discipline et de bon sens collectif.

L’objectif n’est pas d’atteindre un niveau parfait du jour au lendemain. L’objectif est d’éviter les erreurs évidentes tout en permettant aux équipes d’apprendre.

En vous projetant à l’horizon 2028-2030, comment imaginez-vous l’équilibre des forces entre grandes plateformes d’IA et PME : la « Guérill-iA » restera-t-elle une approche de niche ou deviendra-t-elle, selon vous, un nouveau standard de pilotage stratégique pour les petites entreprises ?

Je pense que cette approche va devenir beaucoup plus courante.

Les grandes plateformes vont continuer à dominer la technologie elle-même, mais l’avantage concurrentiel ne viendra plus seulement des outils. Il viendra de la capacité à les intégrer rapidement dans les usages quotidiens.

Les PME qui réussiront seront celles qui développeront une culture d’expérimentation permanente. Elles ne chercheront pas forcément à être parfaites, mais à apprendre plus vite que les autres.

À l’inverse, certaines grandes structures risquent de devenir plus lentes à cause de la multiplication des validations, des procédures et de la complexité interne.

Nous allons probablement entrer dans une période où la rapidité d’adaptation comptera davantage que la taille de l’entreprise.

Pour conclure, si vous deviez donner un plan d’action en trois étapes à un dirigeant de PME qui se sent dépassé par l’IA et craint de perdre le contrôle, quelles seraient ces trois actions concrètes, dans quel ordre, et quel état d’esprit doit-il adopter pour entrer en « mode guérilla » sans se brûler les ailes ?

La première étape consiste à arrêter de vouloir tout comprendre avant d’agir. L’intelligence artificielle évolue trop vite pour attendre le “moment parfait”.

La deuxième étape est de choisir un seul problème concret et mesurable. Par exemple gagner du temps sur les réponses clients ou améliorer la préparation commerciale. Il faut commencer petit mais commencer réellement.

Enfin, la troisième étape consiste à créer une habitude d’expérimentation. Tester, observer, ajuster. Pas une fois par an, mais chaque semaine.

L’état d’esprit le plus important est probablement celui-ci : rester pragmatique. Beaucoup d’entreprises oscillent entre fascination et peur. Or l’IA n’est ni magique ni incontrôlable. C’est un outil puissant qui demande surtout de la méthode, du recul et une bonne compréhension du terrain.

Pour en savoir plus : https://naullynicolas.ch

Publié le